«Si j’avais pas d’char…»
En ces temps d’abondance et de statut social achetable au concessionnaire automobile, il semble opportun de se questionner sur la boulimie énergétique de nos modes de transport actuels. Pour étoffer le propos, je me propose de comparer les ressources nécessaires à un automobiliste, un cycliste et un usager des transports en commun pour effectuer un même parcours, en plus de quantifier sommairement leurs impacts respectifs en terme de pollution de l’air.
Le cadre financier utilisé dans cette analyse ne tient pas compte des coûts sociaux associé au transport; accidents, pertes de vie, temps perdu dans les embouteillages, dégradation de la qualité de l’air et de la santé, nuisance sonore, conflits armés pour le contrôle de la ressource pétrolière, marginalisation des non-motorisés, etc. De plus, seuls les coûts directs déboursés par l’usager sont inclut alors que les coûts attribuables aux systèmes périphériques essentiels tels que l’infrastructure routière, les services de police et d’ambulance ou le financement gouvernemental des transports en commun ne sont pas abordés spécifiquement, ceux-ci étant partagés de manière collective.
Trois scénarios, une même destination
Notre premier protagoniste se déplace en transport en commun et nous
l’appellerons Jean-Michel STM. J-M STM utilise une combinaison d’autobus,
de métro et de marche pour se rendre à destination (École
Polytechnique, sur le Mont-Royal en plein cœur de Montréal). Le
parcours est de 11 kilomètres, coûte 2,85$ et dure 40 minutes depuis
son domicile (coin Pie-IX et St-Zotique). Comme J-M STM gagne 10$/heure, il
doit travailler 17 minutes pour défrayer le coût du transport,
son temps de transport total est donc de 57 minutes. L’énergie
consommée lors de son déplacement est évaluée à
11 Mégajoules . Quant à la pollution, elle vient principalement
de la portion autobus de 4 kilomètres, car l’on suppose que l’électricité
alimentant le métro provient d’une centrale hydroélectrique
et non d’une centrale thermique comme le projet du Suroît.
Notre deuxième voyageur utilise le vélo, et s’appelle Mag-à-Vélo.
Elle consacre 200$ par année pour l’entretien, l’équipement
et l’amortissement de son vélo et l’utilise 6 mois par année,
ce qui représente un coût d’environ un dollar par jour. Le
parcours est le même et dure également 40 minutes de porte-à-porte.
Basé sur un salaire horaire de 10$, son aller simple coûte cinquante
sous et nécessite trois minutes de travail pour un temps de transport
total de 43 minutes. L’énergie nécessaire est d’environ
1,3 Mégajoules , soit l’énergie contenue dans un muffin
son-raisins. La pollution engendrée est nulle, il n’y a que le
CO2 normalement dégagé par la respiration.
Notre dernier voyageur se nomme Ma-tu-vus et conduit une automobile de taille moyenne (cavalier, accord ou golf) à essence, un combustible fossile non renouvelable. Selon les chiffres fournis par la CAA, une voiture coûte environ quarante-sept sous du kilomètre au Canada en incluant tous les frais (dépréciation, entretien, carburant, assurances, etc.), ce qui représente cinq dollars pour l’aller simple. Afin d’éviter une recherche de stationnement longue et frustrante, Ma-tu-vus possède un permis de stationnement valide sur son campus universitaire, dont le prix dérisoire est de 60 sous par jour. Le parcours est le même mais dure environ 20 minutes. Avec son salaire de 10$/heure, il doit travailler un peu plus d’une demi-heure pour défrayer son déplacement, pour un temps de transport total de 55 minutes pour l’aller seulement.
Mais voilà, les permis de stationnement étant limités, Ma-tu-VUS a récemment été contraint de rejoindre les nombreux automobilistes devant valser dans le quartier en quête de stationnement. Il lui arrive fréquemment d’arpenter les rues avoisinantes durant une demi-heure. Comme le stationnement de rue est situé tout au bas du Mont-Royal, une marche supplémentaire d’une quinzaine de minutes est nécessaire pour se rendre à sa destination finale, pour un temps total de transport de 105 minutes, soit une heure et quarante cinq minutes pour l’aller seulement. Ma-tu-VUS consacre donc trois heures par jour pour un déplacement aller-retour de 22 kilomètres. Il se situe alors à la vitesse de la marche à pieds, qui ne coûte rien et permet de couvrir environ six kilomètres à l’heure d’un bon pas.
Supposant que le nombre de personnes à bord de sa voiture correspond à la moyenne montréalaise (1,4 passager/voiture), nous obtenons que la quantité de carburant consommée pour le déplacement aller seulement est de 1,2 litres, une quantité d’essence contenant 40MJ d’énergie chimique, l’équivalent de l’énergie contenue dans 33 muffins son-raisins. S’il conduisait un VUS (vous savez ces porte-avions routiers pouvant transporter huit enfants, deux chiens ainsi qu’un réfrigérateur mais qui sert habituellement à transporter 1,4 personne et son sac à main), ces chiffres devraient être majorés de 50 à 100% . Dans tous les cas, son déplacement est particulièrement polluant, comme en témoigne le tableau ci-dessous.
Comparatif de quatre modes de transport, pour un déplacement
urbain de 11 km
| Énergie (MJ) |
Coût direct du transport ($) |
Temps porte-à-porte (min) |
Temps transport total (min) |
CO2 (kg) |
Niveau autres polluants | |
| Mag-à-Vélo | 1,3 | 0,50 | 40 | 43 | 0 | Nul |
| Marche à pieds | 2,5 | 0 | 110 | 110 | 0 | Nul |
| J-M STM | 11 | 2,85 | 40 | 57 | 0,2 | Modéré |
| Mas-tu-VUS #1 | 40 | 5,60 | 20 | 55 | 3 | Élevé |
| Mas-tu-VUS #2 | 80 | 5,00 | 65 | 100 | 6 | Élevé |
Le vélo ressort gagnant de cette comparaison, que ce soit en terme de temps de transport total, d’efficience énergétique ou encore de coût monétaire.
«…ça changerait ma vie!»
Chaque matin sur mon vélo, je pédale le cœur léger
en me rendant au boulot, mes 40 minutes de vélo matinal étant
d’une rare efficacité pour mon bien-être physique et mental.
Mais parfois je me sens un peu à l’étroit au creux de la
marée automobiliste qui me submerge dans ce quartier Côte-des-Neiges/Notre-Dame-de-Grâces,
où le développement du réseau cyclable n’est encore
qu’un vague projet qui piétine. En cette Journée internationale
sans ma voiture (22 septembre 2004), osons repenser nos déplacements
sous un autre angle pour jeter un peu de lumière sur l’ombre envahissante
du tout-à-l’auto de nos sociétés avides de vitesse
brute, mais souffrant trop souvent de myopie sélective. Et chantons en
cœur une version corrigée de la ballade de Stephen Faulkner (Cassonade):
«Si j’avais pas d’char…ça changerait ma vie!».
Erik Bélanger
Associé de recherche, département de Génie civil
École Polytechnique de Montréal